Histoires de l'oeil

L’art gothique (XIIe-XVe)

Il est faux d’affirmer que la civilisation – et l’art – avant la Renaissance (dès le XVe siècle en Italie) étaient en sommeil. Les développements du gothique, né en France dans la première moitié du XIIe siècle, ont annoncé le renouveau à venir. Fondées sur la base d’une série de grandioses innovations, ses cathédrales demeurent les chefs-d’oeuvre de l’architecture du vide et de la lumière, représentation terrestre du mysticisme catholique. L’art gothique, du XIIe siècle au XVe siècle, est demeuré essentiellement religieux.

Gothique premier, gothique classique, gothique flamboyant (XIIe-XIVe)

Abbaye de Saint-Denis, reconstruite v. 1144.

Dès le milieu du XIIe siècle en France, l’art – toujours extrêmement religieux (cf. cours sur l’art roman) – est néanmoins sorti des abbayes monastiques. Les villes s’étaient enrichies et les cathédrales carolingiennes ou romanes devaient être reconstruites. Ces dernières, en partie investies par la bourgeoisie (les corporations de métiers en louaient les chapelles), étaient un lieu de prières, mais aussi de rencontre et de commerce.

Les cathédrales devaient donc être grandes ; elles devaient aussi, tel un paradis terrestre, laisser entrer de plus en plus de lumière et tendre vers le ciel, vers Dieu. Ces réalisations, qui caractérisent le gothique, ont été rendues possibles par une série d’innovations sans précédent qui a permis de répartir le poids de ces immenses édifices.

L’Abbaye de Saint-Denis, reconstruite par l’abbé Suger v. 1140, conseiller des rois Louis VI et de Louis VII, fut la première réalisation gothique, courant qui s’est d’abord développé dans le nord de la France.

Les caractéristiques du gothique premier : 

  • Façade dotée pour la première fois d’une rose et de trois portails de grandes dimensions
  • Modification du chœur auquel furent ajoutées des chapelles rayonnantes
  • Elévation importante et baies laissant pénétrer la lumière
  • Surtout, le voûtement adopte la technique de la croisée d’ogives (innovation gothique de premier ordre inspirée des arcs en plein cintre romans), qui permet de repartir les forces vers les piliers.

Façade occidentale de la cathédrale de Chartes, v. 1445.

Façade occidentale de la cathédrale de Chartres, v. 1445.

Au même titre que les sculptures des églises romanes, les sculptures ornant les cathédrales gothiques visaient à transmettre au croyant des enseignements religieux. Dans la première période gothique, ces sculptures étaient formalisées, comme moulées, en fonction de leur support. Celles de la façade occidentale de la cathédrale de Chartres sont encore visibles aujourd’hui.

L’ère du gothique classique a débuté vers 1200, de nouvelles innovations permettant la construction de cathédrales plus hautes, encore plus vides et toujours plus lumineuses.

Les caractéristiques du gothique classique : 

  • Association de la croisée d’ogives et de l’arc brisé permettant de répartir encore davantage le poids des constructions sur les côtes, c’est-à-dire vers les murs porteurs. Cette innovation a eu pour effet de vider les cathédrales d’un certain nombre de supports intérieurs désormais inutiles.
  • Utilisation d’arcs formerets supportant les voûtes.
  • Edification d’arc-boutants extérieurs permettant d’élever la voûte et de supprimer l’un des quatre niveaux des cathédrales (les tribunes) afin d’étirer les fenêtres hautes, laissant entrer davantage de lumière.
Les arcs-boutants de la nef de Notre-Dame de Paris auront bientôt huit siècles d’âge. Ils datent des environs de l’an 1230.

Les arcs-boutants de la nef de Notre-Dame de Paris auront bientôt huit siècles d’âge. Ils datent des environs de l’an 1230.

L’intérieur de la cathédrale de Chartes (1200-1210), la cathédrale de Reims (1211-1255) ou encore celle d’Amiens (1220-1233) sont représentatifs de la période classique. Celle d’Amiens est la plus haute de toutes : elle atteint 43 mètres de hauteur sous voûte.

La statuaire, quant à elle, s’est désolidarisée de son socle, les figures sont devenues plus humaines, jusqu’à l’étonnant sourire de l’archange de Reims et celui, plus timide et mystérieux, de Marie. Cette « révolution corporelle », qui date également des années 1200, est aussi appelée la « Renaissance 1200 ».

Intérieur de la cathédrale de Chartes à trois niveaux, v. 1200-1210.

Intérieur de la cathédrale de Chartres à trois niveaux, v. 1200-1210.

L'archange et Marie, cathédrale de Reims, v. 1211-1255

L’archange et Marie, cathédrale de Reims, v. 1211-1255

La cathédrale de Reims, 1211-1255

La cathédrale de Reims, 1211-1255

La cathédrale de Reims

La cathédrale de Reims

Lors de la période classique, la rose a pris de plus en plus d’importance et la façade tripartite est devenue plus harmonieuse (voir les façades harmoniques de Notre-Dame de Paris ou de la cathédrale de Reims).

La sainte chapelle du palais de la cité, 1142-1248.

Le XIIIe siècle a été marqué dès son début par la mise à sac de Constantinople par les chrétiens d’Occident, puis par son occupation par les Latins (1204-1261). Cette période fut l’occasion d’échanges accrus avec l’Orient.

En 1239, Louis IX (1226-1270, futur Saint-Louis) a ainsi racheté aux Vénitiens la « couronne d’épines » puis, à Beaudoin II de Constantinople, l’un des fragments de la sainte croix et la lance qui a blessé le Christ.

Entre 1142 et 1248, il a fait construire la sainte chapelle du palais de la Cité (aujourd’hui palais de la justice), pour entreposer ces précieuses reliques. La sainte chapelle inaugure la troisième phase du gothique : le gothique flamboyant.

Les caractéristiques du gothique flamboyant : 

  • emploi du métal permettant de renforcer les façades (les arc-boutants extérieurs sont devenus inutiles).
  • mise en place de vitraux lumineux sur la plus grande surface possible.

Livre d'heures de Jeanne d'Evreux, v. 1325, Jean Pucelle

Livre d’heures de Jeanne d’Evreux, v. 1325, Jean Pucelle

Dès le XIIIe siècle, alors que les sculpteurs se consacraient aux cathédrales, les peintres travaillaient à l’enluminure de manuscrits. Leurs miniatures, comparativement à celles de la période romane, étaient beaucoup plus expressives, avec une volonté de traduire les sentiments des personnages. Mais les artistes d’alors ne se souciaient pas encore de décrire la nature. Les livres d’heures profanes, très populaires alors, mêlaient imagerie chrétienne et courtoise (les jeux de la bourgeoisie d’alors, représentés par exemple dans le livre d’heures de Jeanne d’Evreux en bas de pages). Ces ouvrages, manifestant la richesse de leurs possesseurs, étaient jugés au mieux inutiles par l’église. Mais, à la fin du XIIIe siècle, cette dernière avait perdu de son poids face au roi et à l’aristocratie, qui étaient devenus les principaux commanditaires.

Le gothique international (XIVe-XVe)

La Foi, Giotto, v. 1305. Détail de la fresque de la chapelle Santa Maria dell'Arena à Padoue.

La Foi, Giotto, v. 1305. Détail de la fresque de la chapelle Santa Maria dell’Arena à Padoue.

Anne lors de la présentation de Jésus au temple, Giotto.

Anne lors de la présentation de Jésus au temple, Giotto.

A la fin du XIVe siècle, l’Italie est entrée dans une période de prérenaissance, avec la redécouverte par Giotto (1267-1337) de l’art de créer, grâce à la représentation des ombres, l’illusion de la profondeur pour plus de « réalisme ». En France et en Europe, le gothique est entré dans la dernière phase, tardive, du gothique. Cette dernière, la plus connue, est aussi appelée gothique international. Elle se caractérise par son élégance et un fort caractère narratif. La prérenaissance italienne a alors  influencé les artistes du gothique international, et inversement.

En France, la guerre de Cent Ans (1328-1429) et la grande peste (v. 1348) ont ouvert une période de deuil de l’idéal chevaleresque et « courtois ».

Le château fort du Louvre du XIVe siècle.

En 1364, Charles V a fait aboutir la construction du château fort du Louvre, qui fut détruit au XVIe siècle. Le style gothique international, dont le château fort du Louvre annonçait les développements, s’est étendu en Europe (Italie, Autriche, Bohème et Angleterre) à la fin du XIVe siècle. Ce courant amplifiant certains éléments du gothique et s’imposant comme l’une des sources d’inspiration de la première Renaissance, avait pour principales caractéristiques l’élégance aristocratique et un fort caractère narratif.

En France, ce gothique tardif a coïncidé avec le règne de Charles VI le Fol (1380-1422) et une réforme des thèmes religieux dans l’art. Cette dernière avait été annoncée en France par l’action, au début du siècle, du dernier des Capétiens Philippe le Bel, qui avait affermi son indépendance par rapport à l’église. L’imaginaire et les éléments de la piété personnelle ont pris davantage de place, même si les scènes et les personnages religieux demeuraient le sujet prédominant. C’était aussi l’heure du gothique de cours.

Le palais des papes, Avignon (La palais neuf de Clément VI, v. 1342). Avignon a accueilli, pendant tout le XIVe siècle, la cour pontificale.

Le palais des doges, Venise, v. 1340.

Le tombeau de Charles V et de Jeanne de Bourbon, 2e moitié du XIVe siècle.

L’offrande du cœur, v. 1400-1410, artiste inconnu (tapisserie laine et soie, Louvre).

Les très riches heures du duc de Berry, par les frères de Limbourg, 1411-1416 (musée Condé, Chantilly).

L’Annonciation, 1422-1423, Lorenzo Monaco (Église de la Sainte-trinité, Florence).

Certains artistes se sont différenciés de leurs prédécesseurs gothiques par l’observation précise de la nature et une technique plus affirmée. La crise économique et la guerre civile, qui avait affaibli l’aristocratie, avaient donné naissance à une nouvelle classe de bourgeois, de marchands et de banquiers. Ces nouveaux commanditaires, aux goûts différents, ont permis aux artistes de faire de nouveaux essais. L’élégance et l’exagération émotionnelle du gothique international se sont alors mêlées à un humanisme d’un genre nouveau.

La fontaine de jouvence, v.1420, maître de la Manta Saluces (château de la Manta en Italie).

Le gothique international a produit une synthèse entre l’idéal d’alors (un regard en arrière nostalgique sur la gloire du passé) et un « réalisme » détaillé et descriptif. Le spectateur, tout en appréciant les détails et les personnages réalistes, demeurait face à une scène méditative ou religieuse, qui visait, toujours, l’élévation de l’esprit.

L’adoration des mages, Gentile de Fabriano, 1423 (galerie des offices de Florence).

Dans le cadre de ce retable peint pour la chapelle de Strozzi, mettant en scène une narration typique du gothique international, Gentile de Fabriano a exécuté toute l’histoire biblique de l’adoration des mages, avec un luxe de personnages richement vêtus, une tradition chevaleresque d’honneur et de servitude et des personnages plus plébéiens – chevaliers et chasseurs – à l’arrière-plan.

A noter : le concept même du gothique est apparu plus tard, au XVe siècle et assez péjorativement, pour désigner l’art des barbares précédant la première Renaissance.

Sources :

  • Les diversités du gothique (XIIe – Xve siècle), Denis Bruna, cours du soir 2011-2012 de l’école du Louvre, Fondation Rachel Boyer.
  • Histoire de l’art, E.H. Gombrich, Phaidon.
  • Tout sur l’art, panorama des mouvements et des chefs-d’oeuvre, Flammarion.
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Un commentaire

  1. En Italie, au début du 14eme siècle, le rapport à la réalité se modifia, toujours empreint de religiosité mais ouvert faire la future sécularisation du monde.

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