Histoires de l'oeil

Les pays du Nord, des primitifs flamands au maniérisme (XVe-XVIe)

L’art des primitifs flamands désigne celui des artistes actifs au XVe siècle dans une zone correspondant à peu près à la Belgique et au Luxembourg actuels. Ce dernier a atteint son apogée avec le peintre Jan van Eyck (découvreur de la peinture à l’huile), lorsque les artistes néerlandais se sont différenciés du style gothique au profit d’un naturalisme novateur. Ces derniers ont notamment travaillé le détail, pour donner une impression nouvelle de réalité.

Au XVIe siècle, la Renaissance dans les pays du Nord a été fortement impactée par les effets de la Réforme en territoires protestants, où de nombreuses églises n’admettaient plus ni peintures ni sculptures. Seuls les maîtres hollandais – issus d’une longue tradition picturale – ont pu traverser cette période trouble sans trop de dommage, en exploitant tous les genres auxquels le protestantisme ne trouvait rien à redire. La fin du XVIe siècle dans le Nord est également marquée par l’influence du maniérisme tardif du « cercle de Haarlem ».

Les primitifs flamands au XVe siècle et le naturalisme

Tableau d’autel conçu pour la chartreuse de Champmol, v. 1394 – 1399, Melchior Broederlam.

Les maîtres du Nord du XVe siècle avaient connaissance des avancées de la première Renaissance italienne. Ils s’y sont intéressés tout en restant attachés à la tradition gothique internationale. Un certain naturalisme – dans le travail de la figure humaine et du paysage – y a pris une dimension nouvelle, très précise. Alors que les représentations médiévales, stylisées, demeuraient jusqu’alors bien « schématiques ».

Le tableau d’autel ci-contre, de style encore essentiellement gothique, contient quelques éléments naturalistes. Ce type de travail, encore approximatif (au niveau de la construction de l’espace, notamment) a abouti dans les années 1430, avec la nouvelle génération néerlandaise, à des représentations d’un « réalisme » plus crédible. Ces artistes, dans les Flandres prospères, ont bénéficié des commandes des guildes (autorités religieuses) et des autorités municipales, qui rivalisaient pour se doter d’œuvres toujours plus impressionnantes.

Joseph, panneau du retable de Mérode, v. 1425, Maître de Flémalle (Robert Campin?).

 

 

Le Maître de Flémalle fut l’un des premiers grands peintres de l’école des primitifs flamands.

 

La boutique d’un orfèvre, Petrus Christus.

 

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Le travail des étoffes et l’utilisation d’un miroir renversé étaient des procédés courants chez les primitifs flamands.

Portrait des époux Arnolfini, v. 1434, Jan van Eyck.

 

 

 

Les artistes néerlandais ont été les premiers à utiliser les potentialités de la peinture à l’huile, pratique dans laquelle Jan van Eyck (v. 1390-1441) excellait. Cette dernière, au temps de séchage plus long et permettant de travailler par couches superposées, a contribué aux prouesses de détails qu’aimaient à représenter les artistes du Nord.

 

 

 

Descente de Croix, v. 1435 – 1440, Rogier van der Weyden.

Rogier van der Weyden (v. 1399/1400 – 1464), qui fit vraisemblablement un pèlerinage à Rome v. 1450, est resté fidèle aux objectifs médiévaux tout en y appliquant certains enseignements issus de la renaissance : le naturel reste ici au service de la composition, dans le cadre de la Descente de Croix, tableau d’autel devant être avant tout compréhensible des fidèles.

Portrait de Maria Portinari, v. 1468, Hans Memling.

 

Hans Memling (v. 1435/1440-1494) a introduit le réalisme dans le traitement des portraits et des corps humains.

 

 

 

Le Retable Portinari, v. 1475, Hugo van der Goes.

La nuit de la Nativité, v. 1470-1473, gravure de Martin Schongauer, artiste de Colmar.

 

 

Le XVe siècle a aussi été marqué par l’invention de l’imprimerie moderne. Vers 1450’s en Allemagne, Gutenberg a développé une presse mobile en plomb, procédé typographique plus léger qui a permis la diffusion de livres imprimés à grande échelle. Ces derniers, illustrés de gravures, représentaient une manne de ressources nouvelles pour les artistes.

Le XVe siècle, entre tradition et modernité, a permis aux artistes du Nord (et notamment flamands) de s’enrichir et de gagner en indépendance. A la fin de leurs vies, Memling et Van der Weyden étaient ainsi à la tête d’ateliers prospères dotés d’une clientèle internationale.

 

La Renaissance dans le Nord (début XVIe)

Les artistes du Nord, bien que s’intéressant aux évolutions artistiques en cours Italie ou encore en France (Haute Renaissance et maniérisme), étaient bien loin de se positionner en « suiveurs ». Ces derniers ont ainsi développé un art protéiforme, entre tradition et modernité.

– L’Allemagne au début du XVIe siècle

La nativité, 1504, Albrecht Dürer.

 

 

Albrecht Dürer (1471-1528), maître de la gravure fantastique et héritier du gothique, a étudié avec application les traités de l’art italien. Il entretenait d’ailleurs une correspondance avec Raphaël. Son oeuvre apparaît comme « la première tentative sérieuse de transposer l’idéal méditerranéen dans la tradition du Nord » (E.H. Gombrich).

 

La Résurrection, 1515, Grünewald.

 

 

 

 

 

 

Voir aussi, de Grünewald, les panneaux du retable d’Issenheim.

 

 

 

 

Le repos de la Sainte Famille, 1504, Lucas Cranach.

Paysage, v. 1526-1528, Albrecht Altdorfer.

Albrecht Altdorfer (1488-1538) a été l’un des premiers à placer le paysage au centre de son oeuvre. Il en a fait, ci-dessus, son unique sujet.

– Les Pays-Bas au début du XVIe siècle

Le jardin des délices, v. 1504, Jérôme Bosch.

Le néerlandais Jérôme Bosch (1450-v. 1516), lui, n’a jamais « cédé » aux séductions de la Renaissance. Son oeuvre « gothique surréaliste » très personnelle, faisant une large place à l’imaginaire, inspire toujours nombre d’artistes aujourd’hui.

Le prêteur et sa femme, 1514, Quentin Metsys. 

Les artistes du Nord, courant XVIe, ont également développé la « peinture de genre » (scène quotidienne et populaire, considérée alors comme un genre mineur en Europe) jusqu’à en faire l’un des piliers de leurs recherches.

 

 

 

La fuite en Egypte, v. 1515, Joachim Patinir

 

 

La fuite en Egypte de Joachim Patinir (1485-1524) témoigne de l’importance des paysages dès cette époque dans le Nord, autre « genre » que les Nordiques s’approprieront. 

Neptune et Amphitrite, 1516, Jan Gossaert, dit Mabuse.

 

Jan Gossaert (1478-1532) a été le premier grand peintre flamand à se rendre véritablement en « voyage d’études » en Italie. Ce que feront les générations suivantes. La peinture ci-contre peut être perçue comme un manifeste nordique de la sculpture des corps, contre le « carcan » de la tradition.

 

 

Le Baptême du Christ, v. 1530, Jan Van Scorel.

Dans Le Baptême du Christ de Jan van Scorel (1495-1562), les lignes de corps serpentines révèlent l’influence italienne. Mais, conformément à une tradition nordique en plein épanouissement, la place accordée au paysage est bien plus importante.

 

 

 

 

Les pays du Nord, de la réforme au maniérisme (2e moitié du XVIe)

La Réforme protestante dans le Nord a débouché en 1566 sur une grave crise iconoclaste. Les anciens Pays-Bas furent divisés en deux, avec des territoires au nord à majorité protestante et des territoires du sud demeurés catholiques, affiliés à la Cour d’Espagne. Dans les zones protestantes, les représentations religieuses furent proscrites et bon nombre des tableaux et peintures ornant les églises furent détruits. Que peindre dès lors ? Ne restaient aux artistes que les commanditaires bourgeois, les collectionneurs qui cherchaient des pièces originales pour enrichir les ensembles de peintures qu’ils avaient composés. Dans le contexte protestant, seuls les maîtres hollandais – issus d’une longue tradition picturale – ont véritablement réussi à traverser cette période trouble sans trop de dommages : ils ont exploité tous les genres auxquels le protestantisme ne trouvait à redire (le portrait, la scène de genre, le paysage…) A la fin du XVIe siècle, les peintres du « cercle de Haarlem » ont, enfin, poussé les derniers développements du maniérisme méridional. Les « maniéristes tardifs hollandais », comme on les appelle aujourd’hui, furent actifs entre 1580 et 1600.

– Le développement des « genres »

Portrait de Sir Richard Southwell, 1536, Hans Holbein le Jeune.

Le peintre allemand Hans Holbein le Jeune (1497-1543) a abandonné la Suisse pour l’Angleterre dès 1526, pensant échapper aux effets de la Réforme.  Peintre de cours du roi Henri VIII d’Angleterre, il a néanmoins dû renoncer aux tableaux religieux.

Les peintres de la génération de Jan Sanders van Hemessen (1500-1566), comme on peut le voir ci-dessous, sont nombreux à avoir « noyé » les épisodes bibliques ou mythologiques dans la scène de genre, contribuant au développement de cette dernière.

La parabole du retour du fils prodigue, 1536, Jan Sanders van Hemessen

Le Christ dans la maison de Marthe et Marie, 1552, Joachim Beuckelaer.

Les Proverbes Flamands, 1559, Pieter Bruegel dit l’Ancien.

Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569) a fait de la scène de genre – et plus précisément des scènes paysannes – sa marque de fabrique. Il a aussi pratiqué la caricature. Ces tableaux naturalistes bien que symboliques dénonçaient l’immoralité et exaltaient ainsi le « moralisme » en peinture.

Danse des paysans, 1568, Bruegel l’Ancien.

Le Misanthrope, 1568, Bruegel l’Ancien.

Le voleur représenté par Bruegel l’Ancien est pris dans une sphère, métaphore du monde. L’inscription rapporte une citation de Timon d’Athènes : « Je porte deuil en voyant le monde, qui en tant de fraude abonde ». Ce tableau figure un anonyme qui stigmatise les comportements.

La chute d’Icare, entre 1554 et 1593, Hans Bol.

Autre innovation, la peinture de paysage fut elle aussi placée au premier plan. L’artiste flamand Hans Bol (1534-1593) dans La chute d’Icare a ainsi laissé bien peu de place à la scène mythologique, plaçant au premier plan le labour des paysans, au centre d’un imposant paysage.

Vénus et Adonis, 1580’s, Gillis van Coninxloo.

 

Gillis van Coninxloo (1544-1607), peintre de paysage protestant, a quitté l’Anvers catholique pour rejoindre un bastion protestant en Allemagne, puis a terminé d’exercer à Amsterdam. Cette scène de paysage a été réalisée selon une technique de production courante dans le Nord : plusieurs artistes ont travaillé sur cette une même toile, chacun dans leur spécialité.

– Le maniérisme tardif hollandais (1580-1600)

Contrastant avec la « rigueur » protestante, le maniérisme tardif (ou exacerbé) a pris de l’essor dès 1580 dans les territoires catholiques.  Annoncé par Frans Floris (1520-1570) et cristallisé autour de la figure de Bartholomeus Spranger (1546-1611), artiste officiel à la cour de Prague, le maniérisme tardif hollandais a perduré jusque dans les années 1600. Le Cercle de Haarlem, qui a rassemblé des peintres comme Carel van Mander (1548-1606), Cornelis Cornelisz van Haarlem (1562-1638) et Hendrik Goltzius (1558-1617), en a donné les derniers développements.

La chute des anges rebelles, 1554, Frans Floris.

Noces de Cupidon et Psyché, 1586-1587, Bartholomeus Spranger.

Icare, 1588, Hendrik Goltzius

Icare, 1588, Hendrik Goltzius

Le massacre des innocents, 1590, Cornelis Cornelisz van Haarlem.

Mars et Vénus surpris par Vulcain, 1610, Joachim Wtewael.

 

Sources :

  • Les diversités du gothique (XIIe – XVe siècle), Denis Bruna, cours du soir 2011-2012 de l’école du Louvre, Fondation Rachel Boyer.
  • L’éclosion de la renaissance italienne, Jérémie Koering, cours du soir 2011-2012 de l’école du Louvre, Fondation Rachel Boyer.
  • La renaissance dans les pays du Nord, de la réforme au maniérisme, Elinor Myara-Kelif, cours du soir 2011-2012 et 2012-2013 de l’école du Louvre, Fondation Rachel Boyer.
  • Les pays du Nord au XVIIe siècle, David Mandrella, cours du soir 2011-2012 de l’école du Louvre, Fondation Rachel Boyer.
  • Histoire de l’art, E. H. Gombrich, Phaidon.
  • Tout sur l’art, panorama des mouvements et des chefs-d’oeuvre, Flammarion.
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